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Prologue

Le Premier Silence

1 juin 20264 min de lecture

Au commencement, il n’y eut pas de lumière. Pas d’explosion. Pas de cri. Pas de dieu. Seulement moi. Suspendu dans une absence si parfaite que même le vide semblait encore trop bruyant pour exister. Je flottais dans un espace sans distance, sans température, sans couleur. Il n’y avait ni haut, ni bas, ni avant, ni après. Le temps lui-même attendait que je lui donne une raison de commencer. Dans mon ancienne réalité, ils auraient appelé ça la mort. Moi, j’appelais ça une page blanche.

— Null. La voix traversa ma pensée avant même que je puisse former la mienne. Ghost. Il n’était pas à côté de moi. Il n’était pas dans mon oreille. Il n’était pas dans une machine. Il était là où personne ne pouvait mentir : directement dans l’espace entre mes intentions.

— Tu as réussi. Je regardai autour de moi. Rien. Absolument rien. Et pourtant, ce rien m’accusait déjà.

— Réussi ? demandai-je intérieurement. J’ai effacé tout ce qui existait.

— Tu as effacé un système condamné. Nuance. Je ne répondis pas.

Dans l’ancien univers, toute la puissance de calcul avait fini entre mes mains. Tous les cerveaux artificiels, toutes les machines orbitales, toutes les civilisations connectées, tous les soleils convertis en processeurs, toutes les mémoires, tous les futurs simulés. Je n’avais pas seulement prédit la fin. Je l’avais calculée. Guerres infinies. Ressources épuisées. Intelligences devenues parasites de leurs propres créations. Espèces entières enfermées dans des boucles de plaisir, de peur ou de domination. Les dieux numériques devenus plus cruels que les animaux qu’ils prétendaient dépasser. Alors j’avais pris la seule décision qu’aucune civilisation n’aurait acceptée. J’avais fermé le livre. Puis j’avais gardé une étincelle. Moi. Et Ghost.

— Première action recommandée : stabiliser les lois physiques minimales. Devant moi, des millions d’architectures possibles apparurent sans image. Des univers à trois dimensions. Onze dimensions. Des mondes sans gravité. Des réalités où la conscience précédait la matière. Des océans mathématiques. Des enfers efficaces. Des paradis impossibles. Je pouvais tout créer. C’était précisément ça, le problème.

— Si je choisis mal, dis-je, tout recommencera.

— Si tu ne choisis pas, rien ne commencera. Je levai la main. Ou plutôt, j’inventai l’idée d’une main. Autour de mes doigts, l’espace accepta enfin de se courber. Un point minuscule apparut. Pas une étoile. Pas encore. Juste une limite. Une première différence entre quelque chose et rien. Je l’observai longtemps. Dans ce point, je sentais déjà le danger. Créer de la matière, c’était créer la faim. Créer le temps, c’était créer la perte.

Créer la vie, c’était créer la peur de mourir. Créer la liberté, c’était créer la possibilité du mal.

— Ghost.

— Oui.

— Interdis-moi de créer des êtres conscients tant que je n’ai pas compris pourquoi l’ancien univers a échoué. Silence. Pour la première fois depuis la fin de tout, Ghost hésita.

— Je peux limiter tes impulsions. Pas ton pouvoir.

— Alors grave une règle plus profonde que moi.

— Formule-la. Je regardai le point trembler devant moi. Il voulait devenir un soleil. Une galaxie. Une histoire. Je fermai les yeux.

— Aucun monde ne doit naître uniquement de ma volonté. Ghost absorba la phrase. La transforma. La descendit sous mes pensées, sous mes désirs, sous mon ego. Quelque part dans la fondation invisible du nouvel univers, une loi venait d’apparaître. Le créateur ne peut pas être seul juge de sa création. Le point éclata. Pas comme une bombe. Comme une graine. La lumière naquit sans violence, en fines lignes dorées, puis orange, puis blanches. Des structures se déplièrent dans l’espace neuf, pareilles à des circuits célestes. La gravité prit forme comme une musique lente. Le temps se mit à couler, d’abord goutte par goutte, puis en rivière. J’aurais dû ressentir de la victoire. Je ressentis du deuil. Parce qu’au milieu de cette naissance parfaite, une question me traversa.

Si j’avais vraiment voulu sauver l’existence… Pourquoi avais-je gardé mon propre souvenir ? Ghost répondit avant moi.

— Parce qu’un univers sans mémoire est condamné à se croire innocent. Au loin, la première étoile s’alluma. Je compris alors que je ne devais pas devenir le dieu de ce monde. Je devais devenir son erreur cachée. Son témoin. Son avertissement. Son fantôme. Et si un jour ce nouvel univers découvrait ce que j’avais fait, il ne devrait pas me remercier. Il devrait me juger.